Kodjina, un petit village sans histoires

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KODJINA, UN PETIT VILLAGE SANS HISTOIRES

Kodjina est un petit village de quelques centaines d’habitants, situé à 15 km au sud d’Abengourou, grande ville de l’Est du pays, à la fois siège du Royaume de l’Indénié (un des trois royaumes du peuple Agni) et chef-lieu de la région administrative de l’Indénié-Djuablin. Kodjina est le reflet de la stabilité du pays Agni, due au respect de traditions millénaires qui trouvent leur origine dans l’Egypte antique.

● Deux exodes

Originaires de la Vallée du Nil, les Agnis ont connu deux exodes, séparés par plusieurs siècles de distance : de l’Egypte vers le Ghana, aux premiers siècles de notre ère, puis du Ghana vers la Côte d’Ivoire, au 18è siècle. Les indices qui conduisent à penser que les Agnis sont originaires de l’Egypte antique sont nombreux et se rapportent aux similitudes que l’on relève entre les deux civilisations (égyptienne et agni) au plan linguistique, religieux et social. Au début du 18è siècle, venant du royaume Ashanti du Ghana, les Agnis traversent le fleuve Comoé et fondent les royaumes de l’Indénié (Abengourou), du Djuablin (Agnibilékrou), du Moronou (Bongouanou) et du Sanwi (Aboisso). L’épopée du départ du Ghana et de l’arrivée dans l’Indénié est connue de tous les Agnis. Ano Asseman, roi d’Ebonossa, est l’ancêtre vénéré, toujours invoqué dans les libations et les sacrifices, que tous les Agnis placent aux sources de leur histoire. Au temps de la domination des rois Denkiyra, Ano Asseman se tint à distance de ceux-ci, évitant de se rendre à la cour. Quand la puissance Denkiyra s’écroula sous les coups des Ashantis, Ano Asseman, craignant les représailles des vainqueurs, incita les siens à émigrer vers l’ouest. Aujourd’hui, la dette des Agnis envers Ano Asseman n’est pas éteinte et la vénération qu’ils lui vouent semble être pour toujours.

● Sens sacré de l’histoire

Chez les Agnis, l’histoire a un sens sacré et on ne peut l’évoquer sans demander le consentement des ancêtres qui en sont les garants et les gardiens. L’histoire ne peut donc pas être laïcisée, comme ailleurs, et on ne peut y pénétrer sans se tourner préalablement vers ceux qui l’ont vécue. Redire l’histoire permet à chacun de se pénétrer de l’importance de ses devoirs et de les accomplir avec sérieux. Chez les Agni, il n’y a pas de coupure entre le passé et le présent, puisqu’un même courant les traverse. Le présent n’est pas, fondamentalement, différent du passé, dont il n’est que le prolongement. La valorisation du passé donne aux hommes une lumière pour éclairer leurs chemins du présent, parfois difficiles. L’invocation des ancêtres, les veillées funèbres, le rappel de l’histoire, les sièges sacrés (bia), supports matériels des esprits des rois défunts, les proverbes, … sont quelques-unes des voies par lesquelles la frontière entre passé et présent est abolie. Ainsi, les liens qui unissent les vivants aux défunts sont renoués et renforcés. Le passé pénètre le présent et l’irrigue de sa force et de son sens le plus profond. Ainsi, les énergies nécessaires à la traversée terrestre de chacun sont renouvelées. L’histoire est un fonds, au même sens que l’or. La familiarité avec le passé se double de la conscience que le présent, mémorisé entrera bientôt lui aussi dans l’histoire. On observe la même chose dans les rapports avec la terre. Celui qui veut la cultiver ne peut le faire à sa convenance, comme il veut, quand il veut, car la terre n’appartient pas aux hommes mais aux ancêtres et il faut donc les consulter avant d’entreprendre quoi que ce soit. Ainsi, occuper l’espace ou remonter dans le temps sont des actes graves que l’on ne peut entreprendre sans l’assentiment des anciens, sans les avoir apaisés par des paroles et des libations.

● Le chef, autorité incontestée

Le respect de l’autorité du chef est la clef de voûte du système social Agni et se retrouve au niveau du royaume, du canton, du village et de la famille. Le choix du roi, du chef de canton, du chef de village ou du chef de famille est du ressort de la famille régnante et plus particulièrement des femmes (le conseil des reines-mères du royaume, de la mère et des tantes du chef de canton, du chef de village ou du chef de famille). Elles se concertent pour désigner lequel parmi les neveux ayant droit à la succession, est le plus à même de succéder à l’oncle défunt. Il devra avoir certaines qualités reconnues comme la probité, l’intégrité, la pondération. Il devra être de bonne renommée, d’une moralité irréprochable, respectueux des règles comportementales, et surtout être un rassembleur d’hommes, soucieux de l’intérêt commun. Toutes ces vertus sont des qualités essentielles exigées du nouveau chef. Le choix du nouveau chef de famille est porté à la connaissance du chef de village, celui du nouveau chef de village à la connaissance du chef de canton, et celui du chef de canton à la connaissance du roi. Toutes les dispositions seront prises pour la fixation de la date de l’intronisation du nouveau roi, chef de canton, chef de village ou chef de famille. Toute la population du royaume, du canton, du village ou de la famille, voue le même respect, la même considération à l’héritier nouvellement désigné et celui-ci sait qu’il n’est pas là pour faire ce qui lui plaît mais pour gouverner selon des règles reçues des ancêtres et que son entourage (dont principalement les reines-mères et les notables) lui rappellera en permanence.

● La femme, clé de voûte de la société

Chez les Agni, comme dans le grand groupe Akan, les femmes sont loin d’être reléguées au second plan. En réalité, c’est tout le contraire. En effet, c’est le conseil des reines-mères qui désignent le roi puis le conseille tout au long de sa vie. Il en est de même aux autres niveaux, où ce sont les femmes qui désignent les chefs de canton, de village et de famille. De façon plus générale, la société Agni est matriarcale, ce qui signifie que la dévolution successorale se fait entre l’oncle maternel et son neveu. La succession ou l’héritage étant matrilinéaire, les enfants des sœurs sont donc les héritiers de droit de leurs oncles maternels. Après le décès de l’oncle, les femmes désignent, par lignage, l’héritier, qui peut être soit le fils de la sœur, soit celui de la cousine ou encore celui de la nièce. C’est ainsi que toutes les grandes décisions sont prises par les femmes. Il en est de même pour le règlement des conflits. Quand un litige éclate, les femmes sont les premières à entreprendre les démarches pour régler le problème à l’amiable. Elles essaient de rapprocher les parties en conflit pour prévenir l’arrivée de l’affaire devant le tribunal traditionnel présidé par le chef et ses notables. Au niveau familial, ce sont encore les femmes qui facilitent la relation entre les membres de la famille. Ainsi, les enfants passent toujours par la mère pour formuler des doléances auprès du père. Dotée de patience et d’une grande capacité d’écoute, la femme Agni joue un rôle essentiel dans l’équilibre social du royaume, du village ou de la famille, en oeuvrant pour la réconciliation à travers les valeurs de vérité, de justice et de pardon.

● Cacao ou hévéa

Comme dans toute la région, l’agriculture demeure l’activité principale des habitants de Kodjina. Cette année, les agriculteurs de Kodjina sont face à un dilemme. Pour la saison 2017-2018, le prix d’achat du cacao a été fixé à 700 FCFA/kg. Or, au Ghana, situé à 35 kms, le prix d’achat est de 965 FCFA/kg. La tentation des cacaoculteurs de Kodjina est bien sûr d’aller vendre leur production au Ghana, mais l’affaire n’est pas aussi simple : comment se rendre de l’autre côté de la frontière avec leur lourd chargement, alors que s’ils le vendaient sur place, ils n’auraient qu’à le remettre au pisteur qui vient jusque dans le village ? De plus, la vente au Ghana est bien sûr interdite, et cela vaut-t-il la peine de se faire prendre ? De toute façon, cela fait quelque temps que nombre d’agriculteurs du village préfèrent se tourner vers l’hévéaculture qui, selon eux, rapporte plus. Un hectare d’hévéa rapporte 60 000 FCFA chaque mois, alors qu’un hectare de cacao permet d’obtenir 300 kg/ha X 700 FCFA/kg, soit 210 000 FCFA par an. Le village est également grand producteur de vivriers (igname, riz, maïs…), de légumes (aubergine, tomate, gombo…) et de fruits (orange, pamplemousse, avocat, papaye,…).

● Tolérance

La première chose qui frappe le visiteur arrivant à Kodjina est l’atmosphère de paix qui règne entre les villageois. Aucune sorte de différenciation n’est visible entre autochtones, allochtones ou « étrangers », tous sont les fils du même village. De même, il serait totalement déplacé de poser quelque question que ce soit sur l’appartenance religieuse. L’église est située à gauche de la grande route allant d’Abengourou vers Abidjan, et la mosquée à droite. Le jour du nettoyage de l’église, ceux qui fréquentent la mosquée viennent aider à la tâche, et inversement le jour du nettoyage de la mosquée. Dans une même famille, certains membres sont musulmans et d’autres chrétiens. Nul ne songe à commenter la religion de l’autre car chacun est jugé sur son comportement et rien d’autre. L’important est le respect. Kodjina nous fait toucher la profondeur de l’humanisme africain qui place le respect de l’être humain au-dessus de toute autre considération et fait comprendre que la religion est au service de l’homme et pas le contraire. Kodjina est l’école du respect de l’existence des autres croyances. Cette reconnaissance est codifiée dans le cœur de chacun qui considère le Créateur comme le dénominateur unique et commun à toutes les religions. Pour les habitants de Kodjina, la diversité des croyances est une chose voulue par Dieu lui-même et cela doit être une raison de respecter les religions et d’assurer leur coexistence pacifique. Chez les Akans, jamais l’histoire ne s’est faite l’écho d’une quelconque conversion forcée à l’une ou l’autre religion.

● Conclusion

Aujourd’hui plus jamais, Kodjina est capable d’inspirer aux ivoiriens la coexistence pacifique entre les genres, entre les religions, et entre les cultures, et le respect de leurs adeptes et partisans dans un monde en proie aux conflits, au bellicisme des puissants et à leur volonté de suprématie. Kodjina nous fait aspirer profondément à la paix et à l’entente entre tous les peuples et les cultures.

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