MASQUES AFRICAINS : ILS ONT TANT A NOUS DIRE

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MASQUES AFRICAINS : ILS ONT TANT A NOUS DIRE

● Musée Charles Bieth

Abengourou, grande ville de l’Ouest de la Côte d’Ivoire, située à quelques kilomètres de la frontière ghanéenne, abrite le célèbre musée Charles Bieth, du nom de ce coopérant français qui après avoir été professeur d’histoire-géographie et de dessin au Tchad (Lycée de Fort-Lamy), en Guinée (Lycée de Conakry) et au Sénégal (Collège de Pikine), arrive en 1969 en Côte d’Ivoire. Là, pendant 15 ans, en même temps qu’il enseigne au Lycée d’Abengourou, il crée un centre de peinture (qui guide les premiers pas de Aboudia et Drissa Diarra, peintres ivoiriens mondialement connus) et le Musée Charles Bieth des objets d’art des diverses régions de la Côte d’Ivoire. Dans le sillage de Charles Bieth, le CRAMA (conservatoire régional des arts et métiers d’Abengourou) voit ensuite le jour et est devenu aujourd’hui une école d’envergure nationale qui donne l’opportunité aux jeunes talents d’entrer dans le monde de la peinture, du dessin, de la sculpture… Mais revenons au Musée Charles Bieth et intéressons-nous particulièrement aux masques et aux messages profonds qu’ils veulent nous faire passer.

● Révélateur religieux

Le masque est bien plus qu’une simple oeuvre artistique et technique. Témoin d’une culture et révélateur d’une civilisation, il renvoie à la société qui l’a produit. En Afrique, le masque n’est pas fait pour être contemplé comme oeuvre d’art, mais pour aider l’homme à aller au-delà des réalités visibles et comprendre les règles et fonctionnements du monde invisible. Révélateur social et religieux, le masque n’est pas une simple figure sculptée faite pour être regardée, mais un véritable personnage porteur des attributs divins auxquels les hommes doivent se référer. Jouant le rôle d’intermédiaires entre les dieux et les hommes, les masques protègent contre les esprits maléfiques, donnent des directives aux responsables politiques pour la gestion de la communauté, veillent au bon déroulement des semailles et de la moisson, apaisent la colère des esprits lors des calamités naturelles, apportent leur concours aux hommes lors des fêtes et réjouissances, participent à l’éducation des hommes lors des rites d’initiation. Masques de commandement, de savoir ou de sagesse, masques de fête et de réjouissance, ou encore masques chargés d’informations, les masques sont gérés par une science régie par des lois ésotériques, que l’ethnographie coloniale a été bien loin de pouvoir déceler. Les sculpteurs de masques africains ont accordé la primauté à la fonction plus qu’à la forme. Cela n’a rien d’étonnant, la vie en Afrique étant toute entière et dans toutes ces manifestations, sous-tendue par une conception mystique et unificatrice du monde. La beauté n’est jamais recherchée pour elle-même mais est atteinte quand il y a un accord fondamental entre la pensée religieuse et l’objet chargé de l’exprimer ou de la servir. Les oeuvres africaines étant au service du culte des ancêtres et des valeurs religieuses, il n’est pas possible de séparer leur valeur plastique de leur contexte social et religieux. Leur mission est bien de permettre aux humains de passer des choses visibles aux réalités invisibles.

● Maintenir l’ordre

Chargé de maintenir l’ordre du monde, de la société et des familles, le masque intervient pour régulariser l’ordre cosmique dérangé par les atteintes portées par les humains aux lois du monde et réparer les effets des transgressions qui ont causé malheurs et souffrances. Les masques doivent aussi veiller à la rectitude des moeurs en maintenant le respect des interdits qui fondent la structure des familles et des villages. Juges suprêmes détenant les pouvoirs juridiques, ils règlent en dernier ressort les litiges et affaires que la justice profane n’a pu régler. En intervenant dans les questions de guerre et de paix, ils préservent l’ordre social. Incarnant l’autorité des dieux, des esprits et des ancêtres, les masques sont les dépositaires naturels et surnaturels de l’autorité. Ils fonctionnent comme les réceptacles du sacré et par conséquent comme les fondements de la loi et de la vérité, sources de l’ordre. En sacralisant l’autorité, le masque lui assure légitimité et puissance. Les masques concourent donc à la cohésion de la société traditionnelle africaine et à la conservation de l’ordre naturel à travers la recherche de l’équilibre et la lutte contre le chaos. Ils expriment la situation de sociétés qui n’ont pas cherché à rompre la continuité primordiale entre le monde des hommes et celui des dieux, entre le naturel et le surnaturel.

● Des formes multiples

Les masques africains revêtent des formes multiples que l’on peut tenter de regrouper en trois grandes formes : les masques zoomorphes qui empruntent les caractères dominants des animaux (lions, hyènes, antilopes, cabri, gazelle, buffle et éléphant etc… ) ; les masques anthropomorphes qui représentent des hommes ou des femmes et incarnent les anciens, les prêtres, les chasseurs et les sorciers ; les masques anthropozoomorphes qui associent traits animaux (cornes, plumes, dents) et les traits des visages humains. Alliant éléments naturels et éléments abstraits, éléments figuratifs et éléments surréalistes, le masque crée une entité nouvelle. Le masque avec une gueule de crocodile, des cornes de buffle ou d’antilope, dégage une impression de force et de puissance. La symétrie du masque évoque la grandeur supraterrestre que le masque veut retranscrire. Les masques varient entre le style cubiste, où dominent les formes géométriques, et le style figuratif, où domine au contraire la représentation du visible. Entre ces dominantes, existe une infinité de styles intermédiaires. La Côte d’Ivoire apparaît comme un condensé de la richesse culturelle des masques. On y retrouve en effet les formes stylistiques venues du nord (Sénoufo, Bambara, Dogon, Gouro), de l’aire forestière guinéo-libérienne (Dan, Wê, Gouro, Niaboua, Bakoué, Kroumen, Néyo, Bété et Godié), du centre (Baoulé) et de l’est (Akan, Adja Yoruba).

● Destin des masques

En faisant passer les masques du sacré au profane, la modernisation leur a fait perdre leurs attributs antiques. Regardés avec horreur ou ironie, les masques sont soumis au regard rationaliste de l’homme moderne. Ne servant plus qu’aux fêtes, carnavals, jeux et théâtres, les masques échappent aux rituels pleins de grandeur des cérémonies traditionnelles de jadis. Purgés de toute référence religieuse, ils perdent leurs fonctions rituelles au profit de leurs aspects esthétiques. Soumis à une inexorable évolution, les masques sont menacés par plusieurs dangers : le recul du sacré et le primat de l’esthétique, l’indifférence aux réalités de la culture traditionnelle, le peu d’effort fait par les religions importées (Islam, Christianisme) pour comprendre le sens des rites et traditions, l’arrogance du droit moderne qui pense pouvoir régler tous les conflits.

● Statuettes

Tout comme les masques, les statuettes africaines ont un fondement religieux. En boisbronze ou terre cuite, elles symbolisent et célèbrent la fécondité, la maternité, la virilité, ou représentent les ancêtres protecteurs. Placées en des lieux bien gardés, elles ont toutes un rôle et une signification précise. De représentation abstraite ou figurative, humaine ou animale, elles ont, en plus de leur fondement spirituel et social, une fonction votive et incantatoire.

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