BONDOUKOU, CARREFOUR DES CIVILISATIONS

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BONDOUKOU, CARREFOUR DES CIVILISATIONS

Ville de moins de 100 000 habitants, Bondoukou est le chef-lieu de la région du Gontougo, au nord-est de la Côte d’Ivoire. Située au carrefour de la Côte d’Ivoire, du Ghana et du Burkina Faso, Bondoukou est considérée comme l’une des plus vieilles villes de la Côte d’Ivoire, à la rencontre de plusieurs civilisations.

  • Origines

A l’origine, Bondoukou aurait été un simple campement de chasseurs Lorhon où seraient ensuite arrivés les Nafana, du groupe Sénoufo, et les Gbin, aujourd’hui disparus et assimilés par les Koulangos,

Selon les Gbin, à l’arrivée de leurs ancêtres dans cette zone autrefois peuplée d’animaux sauvages, leur chef aurait décidé de camper à cet endroit, en disant : «Gon tou go » qui signifie «le meilleur est à venir». A Bondoukou, on peut visiter ce qui aurait été la première case de la ville, bâtie par Taki Adreré, le fondateur Gbin qui aurait prononcé le fameux « Gontougo ». Aujourd’hui, cette case, qui ne se visite que le 25 décembre à l’occasion de la fiago, cérémonie du « feu de brousse », figure parmi les sites touristiques les plus connus de la ville.

Enfin, au 17è siècle, deux grands groupes vont arriver : les Koulangos et les Abrons.

  • Les Koulangos

La Sous-Préfecture de Laoudiba est le siège du Royaume Koulango de Bondoukou dont le souverain est Dagbolo Saye 1er. Récemment, Dagbolo Saye Ier a effectué un long séjour au Ghana où il a côtoyé et fraternisé pendant 4 ans avec ses collègues rois Ashanti. Contraint à l’exil en 2011 lors de la crise postélectorale, il a mis à profit ce séjour forcé chez les Ashanti pour faire de grandes découvertes sur les liens de filiation entre Koulango et Ashanti. L’épopée Koulango révèle que le vaillant peuple Ashanti est issu du peuple Koulango, précisément de l’ancienne cité historique de Saye (Bouna) ayant préfiguré la fondation du royaume de Bounkani. Allant plus loin, les Koulango situent leurs origines primaires au Congo. En effet, les femmes Koulango les plus conservatrices ont perpétué le culte de Kongo, une divinité païenne de la République Démocratique du Congo.

  • Arrivée des Abrons

Les Abrons de la région de Bondoukou sont originaires d’Akwamu, région du sud-est du Ghana, près du fleuve Volta. Au XVè siècle, un conflit de succession au trône les décide à émigrer vers l’ouest, à Koumassi, capitale des Ashanti. Leur alliance avec les Ashanti ne dure pas longtemps et, chassés par ces derniers, les Abron s’installent dans la région de Dôma (Wam) au Ghana. Toujours poursuivis par les Ashanti, ils demandent asile politique aux Nafana de Gontougou (Bondoukou) avec lesquels ils font serment d’amitié et de non belligérance. Leur arrivée à Bondoukou date de 1700. Les Abrons trahissent vite leur promesse et entreprennent une série de guerres de conquête, soumettant les Nafana de Bondoukou et les Koulango, ces derniers se réfugiant à Bouna. Les Abrons créent ainsi un royaume puissant, bien organisé et prospère. Dans ce pays, la succession au trône principal se fait dans le clan maternel (d’oncle à neveu ou de frère à frère utérin), tandis que celle au trône de province se fait dans le clan paternel (de frère à frère ou de père à fils).

  • Soumission des Abrons aux Ashantis

Mécontents de voir un puissant royaume se développer en-déçà de la rivière Tain, les Ashanti lancent une première expédition punitive contre les Abrons. Le roi Abron Abo-Mri est tué à Kong au combat. Lors de la seconde expédition, le roi ashanti Oséi Bonsu défait et met à mort, sur la rivière Tain près de Bondoukou, Kouadio Adingra Kuman, roi des Abrons Gyaman (les Abrons Gyaman sont ceux qui ont quitté le Ghana, par opposition aux Brong Ahafo sédentaires). Le siège en or d’Adingra Kuman est emporté au Ghana et devient « Sikadjua Koffi », nom du tabouret qui reste aujourd’hui le seul en or massif que les Akans détiennent. Sikadjua Koffi est toujours accompagné de trois cloches et de trois clochettes. Deux des cloches sont en laiton et une en or. Quant aux clochettes, toutes trois en or, elles représentent les trois guerriers de haut rang vaincus par les Ashantis. Le tabouret en or massif « Sikadjua Koffi » est considéré comme un objet sacré, un don divin, source d’inspiration pour les héros Ashantis. « Sikadjua Koffi » combine les deux grands attributs de la royauté Akan : le siège et l’or. Le siège sacré, principal objet du culte des ancêtres, est considéré comme un autel sur lequel on offre boissons, nourritures et sacrifices aux mânes des ancêtres et aux génies protecteurs et sur lequel on invoque l’esprit du fondateur du royaume. L’or, deuxième attribut sacré, représente le feu spirituel et la vitalité des ancêtres. La présence de l’or confère au patriarche respect, puissance et autorité, morale et spirituelle, sur l’ensemble des membres de la famille et des sujets du royaume. C’est également cet or qui donne qui donne crédit et valeur aux serments, aux prières et aux jugements rendus par le patriarche en nom et place des ancêtres. La victoire des Ashantis placent le royaume Abron en état de vassalité à l’égard des Ashantis jusqu’en 1874, date de l’arrivée des Anglais.

  • Français

En 1888, lors de l’arrivée des colons en Côte d’Ivoire, un traité est signé entre la France et Bondoukou. Le traité, ratifié par Treich-Laplène, reconnaît le roi Adjoumani (Roi des Abron) comme unique interlocuteur. Lors de son passage à Bondoukou en 1888, Louis Gustave Binger réside dans une maison que lui donne Moustapha Korokoro. Binger consacre le chapitre XIII de son récit de voyage « Du Niger au golfe de Guinée » à Bondoukou. Il en retrace d’abord l’histoire : « Bondoukou ou Bitougou est plus ancienne que Djenné : sa fondation est antérieure à 1043. D’après Ahmed Baba, qui la désigne sous le nom de Bitou, c’est en faisant le commerce du sel de Téghasa et de l’or de Bitou que Djenné s’est enrichie. Il suffit, du reste, de se promener dans Boudoukou pour acquérir la certitude qu’on est en présence d’une des plus vieilles cités soudaniennes : les cendres, détritus et ordures atteignent plusieurs mètres d’épaisseurs… ». Binger décrit ensuite la ville, ses quartiers et ses habitations puis sa population qu’il évalue à environ 2 500 à 3 000 habitants.

  • Samory

Début 1897, Samory TOURE, ravageant le nord de la Côte d’Ivoire, vient s’emparer de Bondoukou, le roi des Abrons étant Kouadio Adjoumani, à peine âgé de 30 ans. Pour éviter la guerre, Bondoukou fait le don à Samory Touré de 700 kg d’or brut et de 5 000 « sofa » (soldats) djimini, haoussa, noumous et donzo. Répondant favorablement à la demande du roi Abron, le fils de Samory, Sirakani Mory, ses filles et deux de ses femmes s’installent à Bondoukou, dans le quartier des teinturiers et forgerons. Samory fabriquera nombre de ses armes à Bondoukou. La résidence de Samory à Bondoukou sera construite par Abakary Touré, riche commerçant local, avec l’aide de maçons venus de Djenné (Mali). Cet édifice à l’architecture de type sahélien constitue aujourd’hui un objet de curiosité pour bon nombre de visiteurs.

  • Islam

L’islam serait entré pour la première fois en Côte d’Ivoire, au 11ème siècle, après avoir traversé le Sahara par le biais du commerce jusqu’à Tombouctou au Mali, pour ensuite atteindre la Côte d’Ivoire par les villes de Kong, Bouna et Bondoukou. L’islam viendra aussi du sud avec les auxiliaires sénégalais qui accompagnent les premiers colons blancs et construisent les premières mosquées à Grand Bassam. Enfin, un autre islam vient de l’Est depuis le Ghana, et de l’Ouest avec les populations de la Guinée. Berceau de la religion musulmane en Côte d’Ivoire, Bondoukou comprend d’innombrables mosquées, ce qui lui vaut son appellation de « ville aux milles mosquées ». Cette marque religieuse de Bondoukou est encore plus perceptible durant la période du Ramadan, les rues de la ville se remplissant de milliers de pèlerins, se dirigeant vers les mosquées, en quête de purification et de savoir auprès des grands maîtres coraniques, gardiens des secrets du Saint Coran. Bâtie par feu l’Imam El Hadj Koudouss, la mosquée Koudouss est la plus belle et la plus grande de toutes les mosquées de la ville. Elle se dresse majestueusement et symbolise, à elle seule, la forte prédominance de la religion musulmane dans la ville. Elle est un lieu de culte qui attire chaque année des milliers de pèlerins de la sous-région. L’Imam El Hadj Koudouss, qui a fait plusieurs fois le pèlerinage à la Mecque, était considéré comme une figure emblématique de l’Islam et plusieurs fidèles venaient de très loin solliciter ses bénédictions. Décédé depuis, les musulmans lui vouent une grande considération. La grande mosquée de Kamagaya est elle aussi très imposante. Cependant, il n’y a pas que l’islam comme religion à Bondoukou. Bien que dominante, elle cohabite harmonieusement avec le christianisme depuis des siècles. C’est ainsi que plusieurs autres édifices religieux chrétiens existent (protestant, évangélique et catholique).

  • Yakasse et Zanzan

À l’origine il n’y avait qu’une tribu royale Abron, les Yakassé, à laquelle appartient l’actuel clan Adjoumane. À la suite d’un prêt coutumier que la cour avait dû contracter auprès d’une famille riche, les Zanzan, le Roi de l’époque avait payé sa dette en offrant à son chef une chaise, copie de la chaise royale. Par la suite, des alliances matrimoniales se firent entre les Yakassé et les Zanzan, introduisant ainsi chez ces derniers des descendants de souche royale. Petit à petit, la « chaise Zanzan » prit implicitement un caractère royal et Vichy (France) la classa définitivement « attribut de la royauté Abron », conférant à son possesseur la possibilité de s’asseoir sur le trône.

En 1940, le Roi Kouadio Adjoumane, un Yakassé, quitte le village d’Amanvi et rejoint les Anglais en s’installant en Gold Coast (Ghana) avec six mille de ses hommes et femmes. Les Britanniques s’empressent de voir dans ce geste un ralliement à leur camp, alors que Kouadio Adjoumane cherchait avant tout à tourner le dos au régime de Vichy. En 1943, Kouadio Adjoumane voulut revenir en Côte d’Ivoire. Mais entretemps, le pouvoir de Vichy l’avait déclaré déchu et condamné à mort et avait dévolu le trône Abron à Koffi Yeboua de la branche Zanzan. De là allait naître une crise de légitimité qui empoisonne aujourd’hui encore le royaume Abron.

A partir de cette période (années 1940), le conflit coutumier est donc ouvert entre les Yakassés, menés par Kouadio Adjoumani et son fils Kouamé Adingra, et les Zanzans, menés par Koffi Yeboua, très soutenu par le RDA, alors tout puissant en Côte d’Ivoire.

Finalement, les droits du vieux roi Kouadio Adjoumane sont reconnus par l’administration française qui le replace sur le trône. Mais Koffi Yeboua entend bien garder lui aussi le pouvoir.

Au milieu de l’année 1949, grâce à l’intermédiation de la communauté musulmane de Bondoukou, Zanzan et Yakassé font la paix. En septembre 1949, Kouadio Adjoumane vient résider à Bondoukou et, en novembre 1949, il est fait chevalier de la Légion d’honneur par le gouverneur Péchoux.

  • Deux conflits successoraux

A la mort en 1992 de Nanan Koffi Yeboua, 16è roi des Abrons, un premier conflit de succession se pose, ses enfants refusant de donner les attributs de chef de leur père, alors que le régime adopté est le matriarcat ou régime matrilinéaire, où seuls les enfants des sœurs et des tantes du roi peuvent succéder au roi. Adingra Kouassi Adjoumani, fils de Kouadio Adjoumane, du clan de Yakassé, reste alors le seul à la tête du royaume.

En 1999, un deuxième conflit survient. Le trône et tous les attributs royaux de Nanan Koffi Yeboua sont volés et utilisés pour proclamer Kouassi Manou dit Apia 1er, roi des Abrons, alors qu’il n’a aucune descendance royale, encore moins princière

A la suite d’une plainte adressée par les Yakassé au Procureur de la République, K. Apia reconnaît avoir organisé le vol des attributs sacrés et du trône royal Abron, grâce à la complicité de Brin Kouassi, fils du défunt roi Koffi Yéboua. Pour apaiser les tensions, Kouadio Apia, chargé d’un mouton et accompagné d’une délégation, va demander pardon aux mânes des ancêtres, avec la promesse de ramener les bijoux royaux et de les remettre au dépositaire légal du trône.

Apia 1 n’en fait rien et continue de clamer partout qu’il est le roi des Abron, au détriment du prétendant au trône que seule la reine-mère, résidant à Tangamourou, et chef suprême de la Cour constitutionnelle du royaume Abron, peut désigner avec la bénédiction du peuple entier.

  • Restaurer le prestige de la royauté Abron

En 2016, dans sa volonté de restaurer le prestige Abron, Kouamé Adjoumani, dernier fils encore en vie du roi défunt Adingra Kouassi Adjoumané, 15e souverain des Abrons, va se recueillir sur la tombe de son père, dans le village de Tangamourou. Kouamé Adjoumani rappelle que, pour soutenir l’effort de guerre en 1944, son père le roi Adingra a été l’un des rares rois africains à saisir l’importance de l’appel du général De Gaule et y a répondu en mobilisant 700 hommes pour aller soutenir la métropole. Il rappelle également que c’est son père qui a contribué à faire ériger Tanda en sous-préfecture en 1958.

Aujourd’hui plus que jamais, les sujets Abron rêvent de restaurer le prestige et la stabilité de leur royaume, à l’image de celle qui règne dans les royaumes voisins du Djuablin et de l’Indénié. Ils souhaitent que tous les fils et filles de la région s’asseyent autour d’une même table et mettent un terme à toutes ces divisions intestines qui laissent à la traîne une région aussi riche de potentialités.

Références

  • Bondoukou, la ville aux mille mosquées. www.rezivoire.net
  • Le royaume Abron de Bondoukou.www.rezivoire. net
  • Ouattara Dabila. Histoire de l’islam en Côte d’ivoire : pénétration et évolution. Editions Balafons. Août 2013.
  • Georges Niangoran-Bouah. Idéologie de l’or chez les Akan de Côte-d’Ivoire et du Ghana. Journal des Africanistes. Année 1978 48-1 pp. 127-140.
  • lepointsur.com/royaume-abron-pouvoir-royal-a-ete-galvaude-apres-deces-de-nanan-koffi-yeboua-gontougo/

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