Le ka, Histoire et racine d’un peuple

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 LE KA, HISTOIRE ET RACINE D’UN PEUPLE

 

Dimanche 4 janvier 2015, au Village International du Ka, des Tambours et Arts du Sud, à l’espace Duval de Petit Canal, une journée d’animations consacrées au ka s’est déroulée. A travers cette journée, le CIPN (Comité International des Peuples Noirs) a voulu « rendre hommage à ceux qui, chez nous ou ailleurs, ont contribué à perpétuer le tambour et tisser des liens avec les pays et peuples du Sud (Caraïbe, Afrique, Amérique Centrale et du Sud, Inde et Pacifique) ». Le Village international du Ka est encore appelée « Fondal-ka », du nom du tambour géant qui y a été dressé par le CIPN et la commune de Petit-Canal

La journée a commencé par un hommage rendu aux principaux maîtres tambouriniers (« tanbouyé ») de la Guadeloupe, immortalisés par des stèles érigées pour perpétuer leur mémoire. Ce sont : Chaben (1922-1987), Robert Loyson (1928-1999), Sergius Geoffroy (1944-1992), Vélo (1931-1984), Christen Aigle (1929-1985), Guy Conquet (1946-2012), Henri Delos (1917-2005), Tètèche, Blanchino Kancel (1922-2007), Louise Bernis (1890-1986), Tipapa,.

Le public a ensuite pu visiter divers pavillons consacrés aux cultures des différents pays ou continents. Parmi eux, un pavillon dédié à l’Afrique exposait des tambours venus du Ghana, montrant ainsi une partie de la diversité culturelle de l’Afrique.

A midi, un « Kannari kontré », c’est-à-dire un partage des repas apportés par les participants, a été organisé.

Les deux grands évènements de l’après-midi ont été un exposé d’Harry Broussillon sur quatre femmes d’exception : Gertrude dite l’Empoisonneuse (pendue puis brûlée sur la place de Petit-Bourg le 8 février 1822), Harriette Tubman (née en 1821, elle organisa la fuite de centaines d’esclaves du sud vers le nord des Etats-Unis), Nanny (née vers 1686 dans le royaume Ashanti, Ghana actuel, puis déportée en Jamaïque, elle y organisa un des premiers territoires d’esclaves marrons) et Dulcy September (représentante de l’ANC à Paris, elle y fut assassinée le 29 mars 1988 par les services secrets sud-africains).

De magnifiques danses et ballets accompagnés par le ka et présentés par le groupe Sakitaw ont clôturé la journée, suivis par des poésies du slammeur Davis Erauss.

1. Le gwo ka, racine d’un peuple

Le Gwo-ka est une forme musicale, vocale et instrumentale, créée par la population guadeloupéenne d’origine africaine, issue de la diaspora africaine importée de force dans le Nouveau Monde à partir du XVIe siècle. La plantation, où les conditions de vie des esclaves étaient particulièrement dures (cases rudimentaires, nourriture sommaire, brutalité permanente des commandeurs et régisseurs, …), va devenir le creuset musical d’un ensemble de traditions orales, chantées et dansées. À certaines occasions, notamment au cours de certaines fêtes, la communauté organisait des danses, chantait et se remémorait l’Afrique natale. La langue créole, mélange de mots et de structures grammaticales français, amérindiens, espagnols et africains, naîtra à cette période, et permet à ceux qui vivent sur la plantation de se comprendre.

Hérité des ancêtres esclaves, le tambour subsista dans les campagnes de la Guadeloupe où il permit (et permet encore) encore de chanter la vie, la mort, l’amour, la haine, l’espérance, mais aussi la douleur et la souffrance de la séparation d’avec soi-même. Le ka soulage cette douleur en faisant oublier hier et croire en demain.

La mutation qui a fait passer la Guadeloupe de la colonisation à la départementalisation n’a pas fait oublié le ka, celui-ci continuant d’apporter son message d’espoir au milieu d’une ère de consommation, synonyme pour beaucoup  de déshumanisation.
Le gwo-ka, préservé et enrichi par les descendants des esclaves, c’est l’histoire d’un peuple qui a su convertir sa souffrance initiale en chant de vie, de résistance et d’espoir.

Le Gwo-ka en Guadeloupe (comme le Blues aux Etats-Unis) a été essentiel dans le processus d’adaptation et de survie de l’homme noir. Le « peuple du Blues » et le « peuple du Gwo-ka » ont tous deux lutté pour leur survie au milieu de l’adversité.

Lorsqu’il joue et chante, le chanteur Gwo-ka entre en communication avec le public, qui lui répond. «L’appel/réponse», cette interaction spontanée entre le chanteur et l’assistance, permet au chanteur Gwo-ka d’entrer en communication avec les « répondeurs » lorsqu’il interprète son chant. Ses phrases sont suivies de réactions que lui-même réclame. L’improvisation laisse aux musiciens et aux chanteurs la liberté de composer, de voyager dans leur imagination, et de se laisser guider par leur intuition pour mieux entrer en communication avec la communauté. Les rassemblements communautaires font souvent appel à cette capacité d’improvisation des chanteurs et des musiciens.

Le contenu des paroles de chanson tourne autour de la vie quotidienne, des événements locaux, nationaux ou internationaux, particulièrement lorsqu’ils ont un impact sur la communauté ou tout simplement la vie du chanteur. Les artistes sont le plus souvent issus des classes pauvres, et leur thématique des chansons s’en ressent. Les sujets sont variés mais reviennent souvent : la recherche d’emploi, la virilité, les moments d’exaltation, la mort, la vie sentimentale, la guerre, les voyages, la vie politique, la spiritualité, le désir de s’enrichir ou encore la douleur de vivre dans des sociétés marquées par des barrières de diverses sortes. Ce faisant, l’humour et le double sens des chants sont très présents. Si la nostalgie de l’Afrique et les cicatrices de l’esclavage sont omni-présentes, les thèmes des paroles sont ancrés dans les conditions de vie liées au contexte social difficile. Sur le plan social, le rôle du chanteur-joueur de gwo-ka est comparable à celui du griot en Afrique. Il retrace le quotidien, dénonce les abus et les scandales de la société, parle de certains faits sociaux, de certaines situations qui touchent la communauté.

Le Gwo-ka a longtemps subi un certain dédain, étant considéré comme la musique des « vié nèg a ronm » (les vieux nègres ivres). Vélo, l’un des meilleurs « tanbouyé » (joueur de tambour) guadeloupéen de sa génération, a vécu jusqu’à sa mort dans le dénuement et le rejet. Son addiction à l’alcool était connue, mais ironiquement, ce sont des milliers de compatriotes médusés qui ont assisté à son enterrement. Avant de connaître la gloire, les interprètes de ces courants musicaux furent, pendant plusieurs décennies, stigmatisés par le stéréotype de « mauvais nègres ». Le Gwo-ka a été sacrifié sur l’autel de la modernisation, du progrès et de l’assimilation. Catapulté des champs de canne aux festivals internationaux, le Gwo-ka est aujourd’hui reconnu comme appartenant au patrimoine de la culture populaire guadeloupéenne et est de plus en plus diffusé dans la société française. Ayant resurgi ces dernières années, le gwo-ka a permis aux masses d’être plus en harmonie avec leur héritage, et donc avec elles-mêmes.
Né sur l’île de la Guadeloupe, le gwo-ka a fonctionné comme une source d’identité valorisant les communautés afro-diasporiques créatrices. Ce courant artistique leur permis de commenter leurs conditions sociales dans un langage non censuré et mettant en exergue leur capacité à transformer leurs douleurs et leurs angoisses en art.
2. Fonctions du gwo-ka
Comment agi le Gwo-ka dans la société guadeloupéenne ? Pourquoi s’avère-t-il si important pour elle ? C’est parce que l’activité musicale est un élément fonctionnel de toute culture. Elle peut modeler, renforcer et canaliser les comportements sociaux, politiques, économiques et linguistiques.
La musique Gwo-ka s’est adaptée au milieu environnant et s’est intégrée à la vie des populations rurales et urbaines de la Guadeloupe. Elle accompagne les moments essentiels de leur existence et sa contribution demeure indispensable à la vie quotidienne.

Le Gwo-ka occupe en effet plusieurs fonctions :
– fonction éducative : la musique folklorique traditionnelle a pour but « d’éduquer son public et de lui indiquer les valeurs de la culture dont elle émane. » Le Gwo-ka transmet un héritage social. Dans le droit fil des cultures africaines, le gwo-ka est l’un des moyens par lequel les traditions culturelles se transmettent d’une génération à l’autre. Le chanteur de Gwo-ka est un éducateur pour son auditoire, en les rendant plus conscients des problématiques sociétales. La fonction éducative de ses chansons réside dans l’histoire orale qu’elles véhiculent, dans les commentaires sur les événements contemporains, dans la transmission des valeurs, des idéaux et des conseils qu’elles contiennent.
– fonction récréative : la fonction récréative du gwo-ka consiste à réconforter et divertir la communauté et l’individu. Le gwo-ka égayait et continue d’égayer l’esprit des travailleurs après de longues journées de labeur. Le « Léwoz », rassemblement festif organisé autour de « tanbouyés », de chanteurs et de danseurs, puise ses origines dans la période esclavagiste et se tenait le samedi soir, jour de paiement des ouvriers agricoles à la quinzaine. Aujourd’hui, dans plusieurs manifestations (familiales, culturelles, sportives, …), des « kout tanbou » accompagnés par des chants sont exécutés pour égayer le moment.
– fonction de témoignage : le Gwo-ka, le musicien et le chanteur traduisent un sens d’appartenance à un groupe et expriment la manière dont le groupe se perçoit. Les musiciens et les chanteurs deviennent les porte-parole de la communauté et témoignent sur son vécu. Ils permettent ainsi à leur auditoire de comprendre qu’il n’est pas seul. Ils traduisent une volonté non seulement d’informer leurs contemporains mais aussi une volonté délibérée de laisser un témoignage à la postérité.
– fonction de contestation : en prenant la parole, le chanteur Gwo-ka dit « je » pour la première fois dans l’histoire des Guadeloupéens d’origine africaine. Cette prise de parole individuelle est l’affirmation d’une humanité que la société s’est longtemps efforcée de nier. Il s’agit donc d’un acte de résistance individuel et collectif, la manifestation d’une conscience de l’existence d’un groupe, la cohésion de ce dernier étant nécessaire à l’amélioration du sort de chacun de ses membres.
– fonction régulatrice : le Gwo-ka a permis aux membres de la communauté de refouler toute l’agressivité de l’individu et a ainsi participé à la survie et au maintien des communautés afro-diasporiques en présence de forces hostiles. Les joueurs de Gwo-ka ont alimenté un sentiment d’utilité et de fierté qui tendait à disparaître et ont nourri leur amour-propre et leur courage par la création et la pratique de ces musiques.
– fonction unificatrice : le Gwo-ka a conféré un sentiment de sécurité aux Guadeloupéens d’origine africaine en Guadeloupe. Ces musiques sont associées à des événements qui ont marqué leur personnalité, leur vie religieuse, leurs premières satisfactions d’enfant, leur joie de participer à des activités communautaires, leurs relations amoureuses, etc. Par le biais de ces expressions musicales, l’individu se sent membre d’un groupe. Ce sentiment d’appartenance lui permet de s’extraire momentanément des angoisses et des tensions liées à des situations déconcertantes ou à un environnement désolant. Les musiques l’affectent fortement et lui transmettent les valeurs de son groupe d’appartenance. Au cœur de l’organisation sociale et fraternelle typique de la culture Gwo-ka, les soirées Léwoz ont une fonction unificatrice et intégratrice. Elles sont un lieu de rencontre, d’échange où les membres de la communauté pourront se révéler en tant que chanteur, danseur, musicien et bénéficier d’un certain prestige. Elles ont une dimension spirituelle et économique. La tradition de veillée funèbre animée par le gwo-ka était vivace. Lors des veillées, la musique funéraire était une sociothérapie qui permettait de témoigner sa solidarité à un individu ou une famille. Le Gwo-ka a renforcé la solidarité entre les membres de la communauté en servant de trait d’union entre leurs origines et leurs nouvelles conditions de vie. Il reflète l’histoire de la communauté guadeloupéenne, de son adaptation au Nouveau Monde inspirée de traditions héritées de l’Afrique, tour à tour préservées et enrichies par ses descendants. La musique a répondu à des désirs et des besoins dépassant le cadre matériel.
« L’art se mêle à la vie comme la rivière à la mer » Lionel Davidas, Chemin d’identité (1997:47). De même que la rivière se mêle à la mer et l’alimente sans cesse, le gwo ka a alimenté la société guadeloupéenne en énergie vitale. Plus qu’une simple musique, le Gwo-ka a entretenu une certaine façon de vivre et de concevoir le monde. Il a révélé la spécificité humaine de la communauté guadeloupéenne.

3. Conclusion
Le Blues et le Gwo-ka sont deux formes musicales, vocales et instrumentales, créées respectivement par la communauté africaine-américaine et la population guadeloupéenne d’origine africaine. Ces deux communautés sont issues de la diaspora africaine importée de force dans le Nouveau Monde à partir du XVIe siècle. Le Gwo-ka est né en Guadeloupe où la culture de la canne a longtemps été au centre de la vie économique. Parallèlement, comme le Blues est né dans le Sud des États-Unis où la culture du coton prédominait. L’un et l’autre demeurent le résultat de l’expérience intellectuelle et personnelle des communautés afro-diasporiques dans l’espace où elles évoluent.

Après des décennies de censure, de préjugés culturels et religieux auxquels il a dû résister, le Gwo ka s’est vaille que vaille, maintenu en tant que pilier de la culture guadeloupéenne. Les rythmes jadis diabolisés, qui s’expriment à travers lui, s’imposent désormais jusque dans les festivals internationaux. Mais ces années de rejet et de dénigrement ont conduit à une perte de sens et de repères. Trop peu de guadeloupéens sont vraiment au fait de ce patrimoine culturel fondamental alors que sans crier gare, il mène une vie florissante dans notre département. Il s’agit de réconcilier le guadeloupéen avec le ka et de l’inviter à une introspection culturelle devant le mener à une réappropriation pleine et entière du Gwo Ka, en tant qu’élément majeur de son identité.

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                    Pascal Gbikpi

Source de cet article : Le «blues de la canne et du coton : étude comparative des fonctions socioculturelles du gwo-ka et du blues ». Steve Gadet

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