LA LITTERATURE CONGOLAISE A L’HONNEUR EN GUADELOUPE

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Le public guadeloupéen a pu découvrir la richesse de la littérature congolaise, une des plus prolifiques de l’Afrique Noire, à travers trois rencontres : avec Henri Lopez, le 21 avril 2015 à la médiathèque de Saint-Claude, avec Alain Mabanckou le 26 novembre 2015 à la médiathèque Caraïbes de Basse-Terre, et avec Sony Labou Tamsi, le 29 janvier 2016 à l’Artchipel de Basse-Terre.

La géographie et l’histoire

Pays de taille modeste (342 000 km2, 4,7 millions d’habitants), le Congo constitue pourtant l’un des « viviers » les plus importants d’écrivains africains. Cette place singulière de la littérature congolaise, hissée aux plus hauts sommets de la scène internationale, via des prix littéraires prestigieux, le pays la doit sans aucun doute à la conjonction de son histoire (Brazzaville a été le siège de l’Afrique Equatoriale française et de ses nombreuses institutions administratives, politiques, culturelles, …), de sa géographie (la grande variété de ses paysages, des savanes du Niari à la forêt équatoriale, de l’immense fleuve Congo aux montagnes du Mayombe et aux magnifiques plages de la côte atlantique) et de son peuplement (les nombreuses ethnies, les anciens royaumes Kongo et Loango, les chefferies, …).

● Trois générations

On peut distinguer trois grandes générations d’écrivains congolais. La première est celle des années 1950, avant l’indépendance, avec Jean Malonga, considéré comme le « père » de la littérature congolaise, Tchicaya U Tam’si, Patrice Lhoni, Guy Menga, Sylvain Bemba, Martial Sinda. Viennent ensuite les auteurs émergeant après l’indépendance : Henri Lopès, Jean-Baptiste Tati-Loutard, Maxime N’Debeka, Emmanuel Dongala, Placide Nzala-Backa, Jean-Pierre Makouta-Mboukou, Tchichelle Tchivela, Sony Labou Tansi. La troisième génération, celle de Daniel Biyaoula, Caya Makhele, Alain Mabanckou, … plus diasporique, a multiplié et diversifié les lieux d’énonciation sans jamais renoncer au lien ombilical avec leur Congo natal. Si les premiers écrivains ont surtout travaillé à une relecture de la littérature coloniale (chez Conrad, Gide, ... le Congo avait beaucoup nourri l’imaginaire occidental) et à une reconstruction de l’histoire et de la mémoire, les écrivains suivants vont chercher à être la voix des sans-voix et des sans-pouvoirs, les défenseurs des oubliés de la société, ceux qui, en ouvrant les yeux du peuple et en touchant les sensibilités avec leur plume, deviennent des éveilleurs de conscience qui aident à transformer la société et à construire une nation. La satire de certains milieux sociopolitiques se fait souvent sur un mélange d’humour et de cynisme. La littérature congolaise offre de véritables chefs d’œuvres, aussi bien de la part des anciens qui lui ont donné ses lettres de noblesse, que des plus jeunes chez qui l’écriture congolaise s’est aiguisée et développée au fil du temps et de la succession des romans, récits, nouvelles et pièces de théâtre qui relatent notre monde et tous les visages qui le composent, toutes les peines qui les assaillent et les joies qui les habitent.

Henri Lopes

Né en 1937 à Léopoldville, Henri Lopes a été un homme politique de premier plan (plusieurs fois ministre, puis premier ministre du Congo-Brazzaville, directeur général adjoint de l’Unesco de 1982 à 1998, ambassadeur à Paris de 1998 à 2015) et est en même temps un des grands noms de la littérature africaine francophone, couronné par plusieurs prix (Grand Prix littéraire de l’Afrique noire en 1971 et en 1989, Grand Prix de la Francophonie en 1993, …) et distinctions (docteur honoris causa de plusieurs universités en France, au Canada, …). Certains n’hésitent donc pas à le classer dans la lignée des diplomates écrivains comme Stendhal, Paul Claudel, Saint-John Perse, Senghor ou Alejo Carpentier. Traduite en neuf langues, son œuvre est faite de romans (« La nouvelle romance », « Sans tam-tam », « Le Pleurer-rire », « Le Chercheur d’Afriques », « Sur l’autre rive », « Le lys et le flamboyant », « Dossier classé », « Une enfant de Poto-Poto », « Le Méridional ») et de nouvelles (Tribaliques). La mixité et le métissage culturel sont les préoccupations qui figurent au cœur de ses écrits. Ses romans sont une interrogation sur toutes les identités : l’identité africaine en tant que fait historique, l’identité de la femme africaine vivant dans un contexte où cohabitent tradition et modernité, l’identité du métis aussi bien sur le plan biologique que sur le plan culturel. Le choc des cultures, les agissements et comportements d’une certaine classe politique, les rapports socioculturels qu’entretiennent ex-colonisés et ex-colonisateurs, les antagonismes ethniques, les conflits sociaux et les différences culturelles, figurent aussi dans l’oeuvre d’Henri Lopes. Dans « Le Méridional », dernier roman d’Henri Lopes, publié en février 2015 à Gallimard et qu’il est venu présenter en Guadeloupe en avril 2015, la question qui irrigue toute son œuvre, le métissage, surgit au centre de l’intrigue. Pour qui n’a jamais lu un roman d’Henri Lopes, « Le Méridional » est une porte d’entrée idéale. Plusieurs autres thématiques sont brassées : l’histoire africaine contemporaine, la rencontre des cultures, la France, le Congo, le destin des individus qui, par leur singularité, font ou défont l’Histoire.

Alain Mabanckou

Né en 1966 à Pointe-Noire, au Congo, Alain Mabanckou a publié une œuvre abondante, traduite en une quinzaine de langues, parmi laquelle figurent de nombreux romans (« Bleu-Blanc-Rouge », « Et Dieu seul sait comment je dors », « Les Petits-fils nègres de Vercingétorix », « African Psycho », « Verre cassé », « Mémoires de porc-épic », « Black Bazar », « Demain j’aurai vingt ans », « Tais-toi et meurs », « Lumières de Pointe-Noire », « Petit Piment »), des recueils de poésie (« Au jour le jour », « La Légende de l’errance », « L’Usure des lendemains », « Les arbres aussi versent des larmes », « Quand le coq annoncera l’aube d’un autre jour », « Tant que les arbres s’enracineront dans la terre »), et des essais (« Lettre à Jimmy », « L’Europe depuis l’Afrique », « Écrivain et oiseau migrateur », « Le Sanglot de l’homme noir », « Lettres noires : des ténèbres à la lumière », « Le monde est mon langage »). Les prix dont il a été récompensé sont innombrables : Prix de la Société des Poères Français, Grand Prix Littéraire d’Afrique Noire, Prix des cinq continents de la francophonie, Prix RFO du livre, Prix Renaudot, Prix Aliénor d’Aquitaine, Grand Prix de littérature Henri-Gal 2012, … Après avoir vécu en France pendant une quinzaine d’années, il réside aux Etats-Unis où il enseigne la littérature francophone à l’Université de Californie à Los Angeles (UCLA). Ses écrits romanesques recèle un ton original, truculent et cocasse. Exilé en France puis aux Etats-Unis, il n’en revient pas moins sans cesse sur sa terre natale. Ainsi, « Verre cassé » se déroule dans les bars de Brazzaville, et la trilogie « Demain j’aurai vingt ans », « Lumières de Pointe-Noire » et « Petit piment » à Pointe-Noire, sa ville natale. Ses romans sont une chronique de la vie, des rues, de l’Afrique, du Congo, … « Tous les romans sont des autobiographies cachées » avoue Mabanckou. En mars 2016, il a été nommé à la chaire internationale de Création artistique au Collège de France.

Sony Labou Tamsi

Dans la pièce « Sony Congo ou la chouette petite vie bien osée de Sony Labou Tamsi », jouée à l’Artchipel de Basse-Terre le 29 janvier 2016, Marcel Mankita et Criss Niangouna, deux comédiens congolais qui ont connu et aimé Sony Labou Tamsi, nous font traverser la vie de l’écrivain congolais, en retraçant son itinéraire, illustré par quelques scènes de ses pièces majeures. Feuillettant l’œuvre de l’ »écrivain météore », ils relatent sa destinée, son attachement à la terre africaine, son ancrage au Congo et sa volonté de s’adresser au monde. Né en juin 1947 et décédé en juin 1995, Sony Labou Tamsi reste, même mort, l’une des figures majeures du monde littéraire africain. Initialement professeur d’anglais, il s’illustre dans plusieurs genres (poésie, nouvelle, théâtre, roman, …) mais révèle rapidement son talent comme auteur-metteur en scène avec sa troupe Rocado Zulu Théâtre. Après « La vie et demie » qui le fait connaître mondialement en 1979, Sony publie « L’Etat honteux », « L’anté-peuple », « Les sept solitudes de Lorsa Lopez » et « Les yeux du volcan ». Son sixième roman « Le commencement des douleurs » sera publié à titre posthume en 1995. Parmi ses nombreuses pièces théâtrales, on peut citer « La Parenthèse de sang, suivi de Je soussigné cardiaque », « Moi, veuve de l’empire », « Qui a mangé madame d’Avoine Bergotha », « La Résurrection rouge et blanche de Roméo et Juliette », « Une chouette petite vie bien osée », « Une vie en arbre et chars…bons », « Théâtre complet », « Antoine m’a vendu son destin », …Sony se vantait de parler « avec trente mots d’avance » sur son siècle. Sa parole prophétique est toujours d’actualité et nous aide à penser l’Afrique et le monde d’aujourd’hui. Sa critique de la société de consommation, sa pensée altermondialiste, son regard sur les régimes politiques, … continuent de rester pertinent. Il faisait dire à un de ses personnages de « La Gueule de rechange » : « Ce que je trouve merveilleux dans les coups d’État, c’est que le peuple change d’emmerdeur ».

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