Réconcilier l’âme antillaise : rencontre avec Marie-Hélène Jacoby-Koaly

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Docteur en Sciences de l’Education, chargée d’enseignement en sociologie de l’éducation à l’UAG, maître  d’adaptation dans un Centre Médico-Psycho-Pédagogique et conseillère municipale de la ville des Abymes,

Marie-Hélène Jacoby-Koaly est l’auteure du livre « Le fonctionnement scolaire à l’épreuve du magico-religieux : la question du sens d’une réalité culturelle dans le contexte guadeloupéen ».

1. Enseigner autrement

Très tôt au cours de sa carrière d’enseignante, Mme Jacoby-Koaly a été interpellée par les enfants qui avaient  des difficultés d’apprentissage et s’est intéressée aux croyances magico-religieuses auxquelles la famille

avait recours pour interpréter l’échec scolaire de leur enfant : « Il y a toujours un gros crabe qui rentre dans la maison. Ma maman a envoyé de l’ammoniaque sur lui parce que c’était un ‘sosyé’ (maléfice) envoyé

pour empêcher ma sœur et moi de bien travailler à l’école » ; « Des fois, on voit des poules dans les ‘kat chimen’ (carrefour), faut pas passer dessus, ça peut t’empêcher de travailler à l’école » ; « Des fois, ma

maman dit que je suis endiablé et que ça m’empêche de travailler » ; « Papa’w gadédzafè (sorcier), c’est lui qui m’empêche de bien travailler à l’école » ; …Les acteurs interviewés par Marie-Hélène Jacoby-Koaly

demeurent les témoins précieux des interprétations et relations existant dans l’ensemble du monde créole. Leurs messages recueillis lui ont permis de mieux ausculter les réalités culturelles cachées au sein du milieu scolaire et de découvrir la mise en place d’une dynamique au sein de la société guadeloupéenne. Convaincus qu’il existe des forces invisibles capables d’exercer sur leurs enfants des actions favorables ou néfastes, les parents vont chercher à les utiliser selon leurs besoins et leurs conceptions représentatives du déroulement du monde. Ils appliquent des remèdes traditionnels tel le « bendémarré » (bain de feuillages et parfums, destiné à enlever tout maléfice perpétré contre la personne).

De ces observations est né un désir d’étudier la place et le sens qu’occupent la pensée et certaines formes de croyances dans le fonctionnement du milieu scolaire guadeloupéen. Mme Jacoby-Koaly invite à se questionner sur un aspect souvent nié par le monde scolaire, celui des croyances magico-religieuses. Il s’agit d’une culture originelle cachée, acquise dans une société guadeloupéenne issue d’un peuple esclave originaire d’Afrique. La culture populaire diffère des positions et des valeurs développées par la culture dominante, tout en véhiculant une sensibilité, une affectivité et une mentalité qui reflètent d’autres manières de voir le monde.

La diversification des cultures, sans vrai contact entre elles, conduit à poser la question d’enseigner autrement  des disciplines qui ne s’inscrivent pas automatiquement dans la tradition académique. Sinon, comment expliquer que l’enfant puisse être intelligent, travailleur et pourtant échouer ?

2. Revaloriser l’héritage africain

Il s’agit d’essayer de comprendre les causes du maintien de la culture africaine, pour déceler les traces de sa présence même en milieu scolaire, afin de pouvoir réconcilier connaissances populaires et connaissances scientifiques et de faire disparaître l’opposition instaurée entre deux mondes, du rationnel et de l’irrationnel.

Les observations de Marie-Hélène Jacoby-Koaly l’amènent à poser une question de fond : quel message culturel la Guadeloupe transmet-elle à ceux qui, pour répondre à une préoccupation scolaire ou autre, mettent en place des stratégies cachées auxquelles il serait temps de tenter de donner une réponse basée sur la question  du sens ? Cette interrogation renvoie directement aux vrais enjeux du milieu scolaire et à leurs liens avec la dynamique de la société guadeloupéenne.

Il faut parvenir à réconcilier l’enfant avec l’école et pour cela, ne négliger aucun aspect de sa vie, dont l’aspect culturel, même s’il relève du magico-religieux. Il faut parvenir à faire la jonction entre le fonds africain de l’âme antillaise et la société moderne qui se construit. Il faut aider la société guadeloupéenne, héritière  culturelle des traditions africaines, à parvenir à une représentation valorisante de la culture africaine et comprendre que cette culture, léguée par leurs ancêtres, est porteuse de valeurs de vie pour la Guadeloupe et pour le monde.

Pour Marie-Hélène Jacoby-Koaly, il y a tout un passé à accepter sereinement pour rééquilibrer une population privée de sources enrichissantes de la conscience individuelle. Revaloriser son héritage africain est la condition pour permettre à la société guadeloupéenne de jouir pleinement des atouts de sa culture métisse.

Pascal Gbikpi

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